Gérard Kébabdjian, « L'objet international dans la théorie économique », Annuaire français de relations internationales, vol. IV, 2003, p. 66-83.
Thèse. « L'économie s'est développée comme « science » en niant la spécificité des relations internationales par rapport à la logique générale de l'échange et des marchés ; encore aujourd'hui, elle n'accorde qu'un statut théorique bâtard à cet objet » (p. 66).
1. Une naissance politique. Chez les mercantilistes, l'économie est politique par nature : puissance et richesse sont « les deux faces » du gouvernement des royaumes, et les mercantilistes sont les premiers théoriciens de la souveraineté et des relations internationales (p. 67).
2. La double rupture classique. Avec la révolution industrielle et le libéralisme, la pensée classique institue « une double rupture fondatrice » : « une rupture d'avec l'Etat ; une rupture d'avec les relations internationales » (p. 67). La concurrence suffit à l'harmonie des intérêts ; l'État devient « protecteur du contrat économique » ; la main invisible de Smith réconcilie l'intérêt de chacun et celui de toutes les nations (p. 68). L'État, la puissance, les structures sont exclus comme postulats, pas comme hypothèses à vérifier (p. 68-69).
3. Ce que l'économie standard ne voit pas. Elle reste muette sur la puissance : « alors que les inégalités de puissance, les rapports de force et les règlements violents des conflits sont la substance même des relations internationales, l'économie, qui a horreur de la violence, se donne un univers pacifié » (p. 70). En théorie pure, l'économie nationale est « un concept vide » (p. 70). Or historiquement, « Etat et marché définissent un rapport de complémentarité » : ce sont les États qui ont fait les marchés nationaux (p. 71). « L'objet de l'économie internationale est donc un objet historique » (p. 72).
4. List, l'exception. Le nationalisme économique n'entre dans la théorie que comme exception, par l'argument des industries naissantes. List (1841) substitue à la division internationale classique « une économie mondiale constituée d'espaces économiques nationaux en interrelation […] possédant ses asymétries et hiérarchies propres » (p. 72).
5. Le retour de l'État dans les nouvelles théories. Croissance endogène, nouvelle économie géographique, nouvelle théorie du commerce (Krugman) : les rendements croissants justifient des politiques commerciales stratégiques, et la croissance peut diverger (p. 74-75). Mais en gagnant en réalisme, la théorie devient indéterminée : « avec l'oligopole, n'importe quoi peut arriver » ; Kindleberger disait de toute loi économique « It depends » (p. 77).
6. Pour une « pragmatique ». La théorie économique rend deux services à l'EPI. Elle explicite les contraintes : dans tous les régimes de change fixe, un pays est « dominant » et les autres doivent défendre les parités (p. 80). Et elle aide à poser des problèmes que seule la politique résout : qui occupe la place dominante relève de « relations de puissance » (p. 81). « L'EPI constitue l'art de cette polyphonie » (p. 81).
Mehdi Abbas, « L'Économie politique internationale entre théories et histoire », Recherches internationales, n° 88, 2010, p. 47-72.
Thèse. L'EPI est une discipline éclectique, née dans les années 1970 du déclin relatif de la puissance américaine, de la fin de Bretton Woods et du choc pétrolier (p. 48). Ses paradigmes ont éclaté, mais elle garde trois convergences et un vocabulaire commun (p. 63-69).
Définition. Selon Gilpin, l'EPI est l'interaction entre l'accumulation de la richesse et la poursuite de la puissance ; « l'existence parallèle et l'interaction mutuelle de l'État et du marché créent l'économie politique » (Gilpin, cité p. 49). Abbas élargit : les rapports de force ne se limitent pas aux États (p. 49).
Ce que l'EPI ajoute à l'économie standard (p. 50-52). Sur le commerce, l'économiste standard conclut que le libre-échange est toujours supérieur ; « l'ÉPI ne réduit pas l'ouverture au seul jeu des avantages comparatifs » (p. 51) : c'est un compromis entre groupes, avec des perdants, et les règles sont négociées entre inégaux. Sur la monnaie, elle étudie le pouvoir et la coercition monétaires, et le triangle de Mundell (p. 51-52). La mondialisation n'est pas « neutre et naturelle » mais une construction politique (p. 52-53).
| Approche | Acteurs et moteur | Ce qu'elle dit de l'économie mondiale | Dans le cours |
|---|---|---|---|
| Réaliste / nationaliste | Les États, unitaires et rationnels, dans l'anarchie (p. 53-54) | L'économie est « un moyen et non un but » de la puissance (p. 54) ; les gains relatifs comptent ; la stabilité vient de l'équilibre des puissances (p. 55) | Mercantilisme, List, nationalisme économique (EPI-02) |
| Libérale | Les individus et les groupes ; l'État pluraliste (p. 55) | Les États font des règles pour accroître la richesse ; le commerce est « un jeu à somme positive » (p. 55) | Smith, Ricardo, libre-échange, étalon-or (EPI-04) |
| Marxiste | Les classes sociales ; l'État sert la classe dominante (p. 58) | Conflit capital-travail, expansion du capitalisme, dépendance et système-monde (p. 57-59) | Impérialisme (EPI-05) |
| Constructiviste | Identités, idées, normes (p. 59-61) | L'identité nationale plutôt que l'intérêt national ; diffusion des normes | — |
Abbas présente aussi les versions « néo » (p. 56-57) : pour le néoréalisme (Waltz), l'anarchie rend la coopération difficile et ce sont les gains relatifs qui comptent ; pour le néolibéralisme institutionnel (Keohane), les institutions facilitent la coopération et les gains absolus peuvent suffire. Et deux auteurs brouillent les frontières : Susan Strange, pour qui le pouvoir est « structurel » et s'exerce dans quatre structures, sécurité, production, finance et savoir (p. 54, 58-59), et Robert Cox, fondateur de l'approche néogramscienne, pour qui l'hégémonie est domination, consentement et légitimation (p. 59).
Ces trois mots structurent tout le cours : la Pax Britannica (une hégémonie), Bretton Woods (des régimes sous hégémonie américaine), la mondialisation (une gouvernance sans hégémon clair).
Jean-Marc Daniel, Petite histoire iconoclaste des idées économiques, 2016, « Introduction », p. 9-18, et le tableau « Panorama d'évolution de la pensée économique », p. 280-284.
Thèse. La science économique naît au XVIIIe siècle avec la croissance et une pensée libérée de la religion (p. 13). Chaque école répond à une crise, et elle parle la langue de l'économie dominante : « L'économie du XIXe siècle et du début du XXe siècle fut britannique et s'exprima en anglais. Depuis 1950, l'économie est américaine et continue à s'exprimer en anglais » (p. 17).
Le mot « économie » vient de « oikou nomos », la gestion de la maison, et l'adjectif « politique » renvoie à la gestion de l'État : les premiers textes d'économie politique sont des traités de finances publiques (p. 11).
| Période | Problème | École dominante | Écoles critiques |
|---|---|---|---|
| 1763-1789 | la dette publique | physiocrates ; Smith ajoute la division du travail, et l'outil privilégié est la concurrence | caméralisme allemand : l'État, les douanes |
| 1820-1848 | population et pauvreté | classiques (Ricardo, Say) : libre-échange, monnaie neutre « grâce à l'étalon-or » | école historique allemande : protectionnisme ; socialisme |
| 1870-1913 | surproduction, dépression de 1873 | néoclassiques (Jevons, Walras, Menger) | marxisme ; deuxième école historique |
| 1930-1950 | chômage, crise des années 1930 | Keynes : la demande, l'État | Rueff, Hawtrey, les Autrichiens |
Extrait du tableau, p. 280-283 (les dates sont rognées sur le scan : « 820-1848 » se lit 1820-1848).
Pour ce cours, la ligne de Daniel la plus utile : les classiques « voient le salut dans le libre-échange. Comme le développement économique favorise la Grande-Bretagne, c'est alors que commence la domination intellectuelle anglaise » (p. 17-18). La doctrine du libre-échange et la puissance britannique montent ensemble : c'est la critique de List.
Quel que soit le sujet de l'intra, une introduction ou une conclusion peut situer la question dans les trois approches. Exemples :