Philippe Norel, L'invention du marché. Une histoire économique de la mondialisation, Paris, Seuil, 2004, ch. 7, « Stratégies économiques des États-nations », p. 272-300.
Thèse. « Le mercantilisme signifie avant tout interventionnisme étatique et sert à renforcer le pouvoir de l'État dont il est l'instrument » (p. 272). Ce n'est pas une école de pensée mais une vision stratégique en contexte de guerre économique. Il consolide l'État-nation, crée le marché national et le système interétatique, et finit par préparer le libéralisme (p. 294, 300).
1. Pas de théorie, des principes communs (p. 273-274). « Il n'existe pas de théorie mercantiliste à proprement parler » (p. 273). Le mot vient de Smith, qui l'emploie « pour désigner, amalgamer et surtout critiquer » ses prédécesseurs. Ce sont des marchands (Mun et Child, de la Compagnie des Indes ; Petty) et des conseillers royaux (Laffemas, Montchrestien, Colbert).
2. Richesse et puissance : un engrenage (p. 274-276). Norel décrit une boucle :
La puissance n'est plus seulement celle du monarque : c'est « aussi la richesse de ses sujets, en premier lieu des marchands » (p. 274). D'où l'alliance entre la monarchie et la classe marchande. Deux lectures de cette alliance (p. 275) : pour Viner, richesse et puissance valent autant l'une que l'autre (« cargaison d'épices ou prise d'un fort, tout était signe de puissance nationale ») ; pour Ekelund et Tollison, le discours de puissance cache une recherche de rentes : l'État, qui lève mal l'impôt, vend des monopoles, et le consommateur paie (p. 275-277).
Dans les deux cas, la stratégie repose sur deux présupposés : l'État-nation est l'unité de référence, et la richesse mondiale est donnée.
3. Mesurer la richesse : la naissance de la balance (p. 278-279). « La richesse d'une nation se mesure d'abord par ses réserves en or et en argent » (p. 278). Les pays sans mines ne peuvent en accumuler qu'en vendant plus qu'ils n'achètent. La balance commerciale devient le symbole du succès. Thomas Mun (1630) compte chaque année non seulement les marchandises mais aussi le fret, l'assurance et le profit des marchands : « Mun introduit ainsi la balance des invisibles et donc, pratiquement, la définition moderne de la balance courante » (p. 279). C'est l'ancêtre direct du compte courant de EPI-03.
4. Les variantes et les raffinements (p. 280-282). Le bullionisme espagnol interdit toute sortie de métal (jusqu'à la peine de mort, en vain) ; le commercialisme anglais (Child, Petty) mise sur la flotte et le commerce ; le colbertisme français sur les manufactures d'exportation et la qualité. À la fin du XVIIe siècle, Child, Coke et Davenant comprennent que seule compte la balance multilatérale, pas chaque balance bilatérale, et Martin juge qu'il vaut mieux importer les calicots indiens que les fabriquer : « La théorie des avantages comparatifs de Smith et Ricardo est donc en germe dès le début du XVIIIe siècle » (p. 281).
5. Les moyens de l'excédent (p. 286-290). Trois méthodes, où « un gain commercial est une prise » :
6. Unifier pour être plus puissant (p. 290-294). Les manufactures (48 sous Sully, environ 400 vers 1700), l'abolition des douanes intérieures, la Banque d'Angleterre (1694). Les rivalités externes sont la raison de l'unification interne. À la fin du XVIIIe siècle, « l'« économie nationale », en devenant une réalité théorique, prend ainsi existence » : « C'est la naissance de fait du marché national » (p. 293). L'ère mercantiliste « correspond donc bien au moment de la formation de l'État moderne » (traités de Westphalie, 1648 ; p. 284).
7. La critique et le bilan (p. 282-283, 294-300). Smith « se moque de la naïveté » mercantiliste : l'excédent fait entrer de la monnaie, qui fait monter les prix et réduit la compétitivité (effet prix), et il augmente les revenus, donc les importations (effet revenu) ; l'excédent se détruit lui-même (p. 282). Norel relativise : les marchés étaient souvent captifs, conquis par la force. Et il souligne l'ironie :
Ce sont les pratiques protectionnistes du mercantilisme qui ont bâti la puissance commerciale anglaise (p. 283). Bilan : « Le mercantilisme se révèle donc comme une stratégie de consolidation de l'État-nation » (p. 294). Il crée des intérêts privés solides, réalise « l'accumulation primitive dont parle Marx », et « s'il fait paradoxalement le lit du libéralisme, contribue surtout à la formation du système économique international moderne » (p. 300).
Pierre Deyon, Le mercantilisme, « Problèmes et interprétations », p. 73-89. Le plan de cours date le texte de 1953, mais il cite Rostow (1963) ; Norel le cite dans l'édition de 1969. Le numéro de la p. 73 n'est pas imprimé sur le scan.
Thèse. Après avoir présenté les jugements contradictoires portés sur le mercantilisme, Deyon plaide sa « légitimité » et sa « nécessité historique » (p. 78) : ses obsessions répondaient aux réalités des XVIe et XVIIe siècles. Mais il refuse d'en faire une catégorie intemporelle : le mot doit désigner la doctrine et la pratique des États nationaux du XVe au XVIIIe siècle (p. 88).
1. Les condamnations (p. 73-74). Quesnay attaque déjà la théorie de la balance commerciale, qui ne dit rien de la richesse d'une nation (p. 73). Smith fait du « système mercantile » le symbole d'un système « erroné et haïssable » (p. 73) : l'intervention détourne les capitaux de leur emploi le plus productif, les consommateurs sont sacrifiés aux producteurs, le monopole réduit le revenu total (p. 74). Voir EPI-04. Toute l'école classique dénonce ensuite « son obsession de la balance du commerce » (p. 74).
2. Les réhabilitations (p. 74-77). L'école historique allemande, dans une Allemagne qui s'industrialise derrière le Zollverein : List (1841), pour qui le libre-échange est « une expression théorique de l'égoïsme commercial anglais » (p. 75) ; Schmoller (1884), pour qui le mercantilisme est l'outil de l'unification nationale (p. 75). Puis Heckscher : « Pour lui le mercantilisme est avant tout un « système de pouvoir », et une politique d'unification nationale » ; « L'Etat est à la fois objet et sujet de cette politique » (p. 76). L'intérêt pour le mercantilisme revient à chaque crise du libéralisme : la dépression de 1873-1896, puis la fin de l'étalon-or après 1918 (p. 75).
3. Pourquoi l'or (p. 78-81). Sans crédit ni banques développés, la monnaie métallique est indispensable, et « l'entreprise militaire et la diplomatie ne pouvaient se passer de l'or et de l'argent, nerfs de la guerre et source de toute puissance » (p. 78). Keynes a voulu réhabiliter les mercantilistes : une balance favorable fait entrer les métaux et baisser le taux d'intérêt (p. 80). Deyon juge cette lecture « une reconstitution a posteriori » (p. 80).
4. Puissance et richesse (p. 82-86). « Ses deux préoccupations essentielles, la puissance et la richesse correspondent bien au caractère complexe des Etats et des monarchies européennes, entre la Renaissance et la Révolution de 1789 » (p. 85).
5. Pas de néo-mercantilisme (p. 87-88). Keynes condamnait l'étalon-or comme le système le plus efficace « pour dresser les intérêts des différentes nations les unes contre les autres » (cité p. 87) ; parti d'une analyse proche des mercantilistes, il en tirait des conclusions inverses. Deyon refuse donc de parler de « néo-mercantilisme » au XXe siècle.
6. La définition (p. 88-89). La doctrine et la pratique des États nationaux du XVe au XVIIIe siècle, qui « cherche à assurer un excédent des exportations en biens et en services sur les importations, parce que c'est le seul moyen pour un pays dépourvu de minerais argentifère et aurifère d'attirer les métaux précieux, indispensables à la prospérité de la nation et à la puissance de l'Etat » (p. 88). Du Moyen Âge, il garde « une croyance quasi religieuse dans la toute puissance de l'or et la conception d'un univers statique où chaque royaume ne peut prospérer qu'aux dépens de ses voisins » (p. 89).
L'article de The Economist (« Mother of invention », 21 janvier 2023, p. 77) fait le point sur trois études récentes qui expliquent pourquoi la révolution industrielle commence en Grande-Bretagne vers 1750 :
Conclusion de l'article : il a fallu « un mélange complexe de conditions ». Deux de ces causes, l'empire esclavagiste et la guerre, rejoignent la thèse mercantiliste : la puissance et la richesse se nourrissent.
Le Tableau 1 du cours montre le résultat (le graphique est dans EPI-04). En 1750, la Chine (32,8 %) et les Indes (24,5 %) font plus de la moitié de la production industrielle mondiale, et le Royaume-Uni 1,9 %. En 1880, le Royaume-Uni est à 22,9 %, l'Europe à 61,3 %, les Indes à 2,8 %. C'est la « grande divergence » entre l'Europe et l'Asie. Le tableau n'indique pas sa source.
Les chapitres de List au programme (1, 2 et 16 du Système national d'économie politique, 1841) sont dans le recueil papier seulement. Ce que les autres textes en disent :
hors recueil L'image la plus connue de List : une fois arrivé au sommet, le pays industrialisé « retire l'échelle » par laquelle il est monté, en prêchant aux autres le libre-échange qu'il n'a pas pratiqué lui-même. C'est exactement ce que dit Norel de l'Angleterre (p. 283). Cherchez dans le recueil le passage de List sur le protectionnisme éducateur et les étapes du développement.
La lecture complémentaire de Christian Deblock, « Trois développementalismes », est un chapitre de livre en préparation que le professeur demande de ne pas diffuser : elle n'est pas résumée ici.