Étudier la politique autochtone n'est jamais neutre
Le cours s'ouvre sur une liste de questions. À partir de quand commence-t-on l'histoire ? Quels moments met-on en lumière ? Qu'appelle-t-on « politique » ? Quelle version des événements retient-on ? Chaque réponse est un choix, et ces choix ne sont jamais neutres. Le professeur cite Paulo Freire : l'éducation neutre n'existe pas, elle sert soit la conformité, soit la liberté. D'où l'importance donnée dès la semaine 1 à la positionnalité, approfondie à la semaine 2.
Le professeur se situe lui-même en exemple : doctorant (UOttawa), triple citoyenneté (États-Unis, tribu sioux de Rosebud, Canada), ancien employé de la Commission scolaire crie. Il se définit comme un « colon blanc anglophone » adoptant une posture d'allié. Il précise que l'ascendance ne définit pas l'identité : il est un parent éloigné des Sicangu Lakota, ce qui crée une responsabilité relationnelle, pas une identité.
- Posture d'allié·e (Garneau et al. 2025)
- Démarche active par laquelle une personne utilise ses privilèges pour soutenir des groupes marginalisés : écouter, céder l'espace, se décentrer pour que les personnes concernées parlent en leur propre nom. On parle de posture et non de position, car elle est dynamique : elle progresse, régresse, n'est jamais acquise.
Récits de création et récits coloniaux
Selon Tuck & Yang (Decolonization is not a metaphor, 2012), les peuples autochtones sont ceux qui ont des récits de création et non des récits de colonisation : ils racontent comment ils sont devenus un lieu, pas comment ils y sont arrivés. Leur relation à la terre constitue leur épistémologie, leur ontologie et leur cosmologie. Gahr (2013) ajoute qu'un récit de création délimite le territoire et enseigne comment y vivre et quelles responsabilités on a envers les ancêtres et les générations futures. Les histoires coloniales, à l'inverse, sont des récits d'arrivée, d'exploration et de déplacement des habitants d'origine.
Qui est autochtone ?
Définition de l'État canadien. Le gouvernement du Canada (2021) compte comme autochtones les personnes qui s'identifient comme Premières Nations, Métis ou Inuit, ainsi que les Indiens inscrits ou des traités au sens de la Loi sur les Indiens. L'art. 35(2) de la Loi constitutionnelle de 1982 précise que les « peuples autochtones du Canada » comprennent les Indiens, les Inuit et les Métis.
Définition autochtone. Melissa Mollen Dupuis (Parole autochtone) met l'accent sur la citoyenneté au sein d'une nation et sur les liens de parenté, c'est-à-dire l'appartenance reconnue par la communauté plutôt qu'une catégorie administrative.
Définition de l'ONU. Les peuples autochtones ont une continuité historique avec une région antérieure à la colonisation et un lien profond avec la terre. Ils conservent au moins en partie des systèmes sociaux, économiques et politiques distincts, ainsi que leurs langues et leurs savoirs, et ils forment un secteur non dominant de la société. On en compte plus de 476 millions dans 90 pays (6,2 % de la population mondiale), répartis en plus de 5 000 groupes.
Cette tension est déjà politique. Quand c'est l'État qui définit qui est autochtone (le statut, la Loi sur les Indiens), l'identité devient une catégorie administrative que l'État peut restreindre. C'est un outil de ce que Wolfe appelle l'élimination (voir la semaine 5 sur les quotas de sang).
Quelques chiffres sur le Canada
- Trois peuples reconnus en 1982 : Premières Nations, Métis, Inuit.
- Plus de 630 gouvernements ou bandes de Premières Nations, plus de 50 nations et plus de 50 langues.
- Recensement de 2021 : 1 048 405 personnes s'identifient comme Premières Nations. Attention : la diapo parle d'environ 5 %, mais 5 % correspond à l'ensemble des Autochtones (environ 1,8 million, Premières Nations, Métis et Inuit réunis). Les Premières Nations seules représentent environ 2,9 % (données générales du recensement).
- 27 traités modernes couvrent plus de 40 % du territoire : 6 ne portent que sur les revendications territoriales, 1 que sur l'autonomie gouvernementale, 20 sur les deux. Des négociations sont en cours avec 70 à 80 communautés.
Les 11 nations autochtones du Québec (liste usuelle) : Abénakis (W8banakiak), Anishinabeg (Algonquins), Atikamekw Nehirowisiwok, Eeyou (Cris), Wendat (Hurons-Wendat), Innus, Inuit, Wolastoqiyik (Malécites), Mi'gmaq, Kanien'kehá:ka (Mohawks), Naskapis. Cela fait 10 Premières Nations plus les Inuit. Le tableau des artistes du plan de cours nomme les Abénakis deux fois et omet les Wolastoqiyik.
Les trois groupes
- Premières Nations
- Peuples autochtones qui ne sont ni Inuit ni Métis, inscrits ou non. Le terme s'impose dans les années 1970 pour remplacer « Indien ». On en compte 10 au Québec.
- Inuit
- Peuple de l'Arctique ; « Inuit » signifie « le peuple » en inuktut, et le singulier est Inuk. L'Inuit Nunangat (« là où vivent les Inuit ») comprend 4 régions : Inuvialuit (Territoires du Nord-Ouest et Yukon), Nunavik (nord du Québec), Nunatsiavut (Labrador) et Nunavut.
- Métis
- Peuple doté d'une culture, d'une histoire et d'une langue propres (le mitchif), né d'unions entre Premières Nations et Européens. Leur reconnaissance juridique dépend de critères fixés par la Cour suprême (R. c. Powley, 2003, connaissance générale). Bonniol (2016) rappelle que le mot « métis » vient de mixticius, « mélangé », et charrie une vieille logique de « croisement de races ». Le concept est donc à manier avec un regard critique.
Les concepts-clés de la semaine 1
- Colonialisme d'occupation (de peuplement, d'établissement ; settler colonialism), d'après Wolfe 2006
- Trois caractéristiques (Dabin 2022, p. 943) : (1) c'est un processus d'invasion permanent, qui dure, et non un événement ponctuel ; (2) les colons ne sont pas des envahisseurs étrangers mais les citoyens d'un État distinct de la métropole ; (3) le but de l'État colonial est de dépasser son statut de colonie en faisant disparaître les Autochtones, par la violence physique ou par l'assimilation culturelle.
- L'Autochtone inventé (Dabin 2022, p. 944)
- Pendant la construction nationale, l'État efface les vraies histoires et la présence réelle des peuples autochtones. Il leur substitue un « faux » Autochtone essentialisé, compatible avec le récit colonial : assimilé au corps politique colonial, passif, consentant aux normes de la société coloniale.
- Patrimoine et culture (Emma LaRocque, chercheuse crie-métisse)
- Le patrimoine désigne les racines historiques et biologiques. La culture désigne les modes de vie, les économies et les expressions intellectuelles vivants et adaptables, qui résistent aux stéréotypes coloniaux. La semaine 2 reprend cette distinction avec l'UNESCO (voir plus bas). Exemple en classe : le Mistissini Snowmobile Challenge et une partie de hockey Chibougamau contre Mistissini, c'est-à-dire de la culture crie contemporaine, pas du « folklore ».
- Essentialisation
- Réduire un individu ou un groupe à une seule caractéristique, présentée comme son « essence ». La complexité disparaît et les préjugés s'alimentent.
- Racialisation
- Processus par lequel une société attribue des caractéristiques ou identités raciales à des groupes qui ne s'identifient pas nécessairement ainsi. Il sert souvent à justifier l'exclusion.
- Pretendian et race-shifting (auto-autochtonisation)
- Un pretendian est une personne non autochtone qui revendique faussement une identité autochtone, souvent pour en tirer des avantages. Le race-shifting désigne le fait de s'identifier soudainement à un autre groupe, le plus souvent en invoquant un ancêtre lointain (Unsettling Vermont). C'est le pendant de la remarque du professeur sur lui-même : l'ascendance ne fait pas l'identité.
Questions de révision (diapo de fin de semaine 1)
Quelles sont les caractéristiques de l'identité autochtone ? Qu'est-ce que l'Autochtone inventé ? Quelle différence LaRocque fait-elle entre culture et patrimoine ? Qu'est-ce que l'essentialisation ? Vous devez pouvoir répondre à chacune en 3 lignes, sans regarder.
Lecture de la semaine 1
Néméh-Nombré (2024) : « Colonialisme de peuplement, colonialisme d'implantation ou comment (ne pas) polir la violence coloniale au Québec »
Nouveaux Cahiers du socialisme, n° 32, p. 67-73 · essai court · auteur : Université Saint-Paul
Thèse. Les traductions françaises de settler colonialism (« colonialisme de peuplement », « colonialisme d'implantation ») polissent la violence coloniale. Elles prolongent un premier adoucissement, déjà opéré quand on est passé de « génocide » à settlement. Au Québec, ces mots rejoignent en plus le mythe d'une rencontre harmonieuse et d'un métissage bienveillant.
- Les mots font quelque chose : ils co-construisent l'objet qu'ils désignent. Changer de vocabulaire, c'est donc un geste politique (p. 68).
- Le point de départ, ce sont les mots durs des Autochtones : An Antane Kapesh (Je suis une maudite sauvagesse, 1976), Howard Adams, Vine Deloria parlent de vol, de tuerie, de prison, de suprématie blanche.
- Une généalogie critique : vers 2000, des femmes autochtones, noires et racisées (INCITE!) pensaient la colonisation en termes de génocide et d'impérialisme. C'est alors que les settler colonial studies (Wolfe, Veracini, depuis l'Australie) s'imposent et deviennent l'autorité conceptuelle « (blanche) » du champ.
- La cible n'est pas Wolfe lui-même (structure, logique d'élimination, catégorie qui inclut le génocide), mais sa réception : une « commodité intellectuelle » réifiée, coupée des pensées autochtones (p. 69-70).
- Premier glissement, genocide → settlement : settlement évoque l'entente, l'accord, le règlement, et efface l'antagonisme (d'après Barker).
- Second glissement, la traduction : « peuplement » vient de la gouvernementalité française (peupler un espace supposé vide), et « implantation » décrit simplement l'installation d'un élément dans un autre. Les deux mots décrivent des gestes créateurs et taisent la destruction (p. 71).
- L'effet propre au Québec : la colonisation française du XVIIe siècle passait par une proximité assimilatrice (mariages encouragés par les Jésuites et Louis XIV, contrôle du corps des femmes autochtones). Le récit actuel la relit comme réciprocité romantique, sur le mode « le Québec, naturellement prédisposé à la réconciliation » (le metis turn). C'est ce que le cours appelle la « relecture fantasmatique de la logique française d'élimination assimilationniste » et le « trope de la proximité » (p. 72-73).
Citations utiles : « Le déplacement lexical, suggéré autrement, est un déplacement politique » (p. 70). Si l'intention est décoloniale, il faut « mesurer la distance entre génocide et peuplement ou implantation » (p. 73).
Liens : la thèse s'oppose à Melançon, qui préfère « implantation », mais les deux refusent le mythe d'un colonialisme français « plus humain ». Elle critique implicitement Rodon, qui décrit les Français comme « moins menaçants ». Elle rejoint Mills, pour qui le langage est politique (traité ≠ contrat). Limite : c'est un essai strictement lexical, qui ne propose pas de terme de remplacement et ne mesure pas empiriquement l'usage de ces mots.
Testez-vous
Répondez à voix haute ou par écrit avant d'ouvrir la réponse : c'est le rappel actif que recommande le professeur.
Quelles sont les trois caractéristiques du colonialisme d'occupation ?
Un processus d'invasion permanent (une structure, pas un événement) ; des colons citoyens d'un État distinct de la métropole ; le but de dépasser le statut de colonie en faisant disparaître les Autochtones, par la violence ou l'assimilation (Dabin 2022, p. 943).
Qu'est-ce que l'Autochtone inventé ?
Un Autochtone fictif et essentialisé que l'État substitue aux histoires et présences réelles. Passif et consentant, il est compatible avec le récit colonial (Dabin 2022, p. 944).
Quelle différence LaRocque fait-elle entre culture et patrimoine ?
Le patrimoine désigne les racines historiques et biologiques. La culture désigne des modes de vie, des économies et des expressions intellectuelles vivants et adaptables, qui résistent aux stéréotypes.
Que reproche Néméh-Nombré aux mots « peuplement » et « implantation » ?
Ils décrivent des gestes créateurs et effacent la destruction. Ils prolongent le glissement de « génocide » vers settlement et rejoignent le mythe d'une colonisation française harmonieuse (le trope de la proximité).
Pretendian et race-shifting : de quoi s'agit-il ?
Un pretendian revendique faussement une identité autochtone, souvent pour en tirer des avantages. Le race-shifting consiste à s'identifier soudainement comme autochtone en invoquant un ancêtre lointain. Or l'ascendance ne fait pas l'identité.