Le fil de la séance : la race est une construction sociale et historique. On n'étudie donc pas les traits physiques ou culturels des groupes, mais la façon dont une société rend ces traits saillants, et dans quel but : les processus, les mécanismes et les conséquences de la construction de sujets racialisés.
Les mécanismes
- Essentialisation et racialisation
- Voir la semaine 1. Ce sont les deux processus de base.
- Stéréotype
- Une image toute faite appliquée à un groupe sans tenir compte des différences individuelles.
- Trope
- Une figure de style, ou un procédé narratif récurrent dans la fiction (le bon sauvage, la princesse indienne…).
- Mythe
- Un récit qui explique et légitime des pratiques, des institutions ou une vision du monde.
- Folklorisation
- Sélectionner, simplifier et mettre en scène des éléments culturels pour les présenter comme représentatifs d'une identité. Elle implique une décontextualisation.
Bruce Baum (2006, p. 11) : l'injustice du racisme systémique ne vient pas surtout d'une incompréhension culturelle ou d'un manque de respect. Elle tient à des pratiques d'exclusion qui répartissent inégalement le statut, les possibilités, le revenu, la richesse et le pouvoir. Le culturel est secondaire par rapport au pouvoir. Parler de « relations raciales » est d'ailleurs un abus de langage, puisque les races n'existent pas en soi.
Des données illustrent les écarts : l'indice de bien-être des communautés des Premières Nations comparées aux communautés non autochtones (Leclerc 2023), les besoins des délinquants autochtones (Sécurité publique Canada 2023). Des figures de la représentation politique ont aussi été présentées : Ludger Bastien, élu en 1924 à une élection partielle dans Québec (Parti conservateur), et Alexis Wawanoloath, député péquiste d'Abitibi-Est de 2007 à 2008.
La lisibilité de la race (Debra Thompson, McGill) : près de 200 ans de recensements au Canada, aux États-Unis et en Grande-Bretagne montrent que l'État transforme des conceptions fluides et contestées de la race en catégories officielles stables. Le recensement, d'abord outil de contrôle, devient ensuite un outil pour mesurer et combattre la discrimination. Le même instrument sert deux fins.
« L'enseignement » de la race
- Les programmes scolaires construisent « l'Autre », et cet Autre sert à la conception blanche de soi, notamment au culte du héros (Larochelle, résumée ci-dessous).
- Tria Blu Wakpa (2017, p. 47) étudie la St. Francis Indian School (Dakota du Sud) : des élèves tous lakotas doivent porter costumes et parures pour rendre leur « indianité » lisible. L'authenticité est cantonnée à l'esthétique, figée hors de la modernité, au lieu d'une programmation culturellement pertinente.
- Les trois piliers du racisme anti-Noirs et anti-Autochtones : (1) l'infériorité intellectuelle, (2) la discipline et le châtiment, (3) la soumission économique.
Les tropes
- Le « bon sauvage »
- L'humain naît libre, égal et bon dans l'état de nature, et le « sauvage » sert surtout de miroir pour critiquer l'Europe. On l'associe à Rousseau, qui n'a jamais employé l'expression. Au XIXe siècle, l'anthropologie « déconstruit » ce mythe comme un homme de paille pour promouvoir le racisme scientifique. Les hippies le reprennent dans les années 1960-1970. Critiques (Rowland 2004) : les peuples sont figés dans le passé, ne contribuent pas à l'histoire, l'histoire est inexacte, les cultures sont réifiées, et c'est un cliché contre-productif pour la politique climatique.
- Le mythe du sauveur blanc (Larochelle 2021, p. 190)
- Mettre en scène l'Autre indien dans une petite histoire morale sert à civiliser l'enfant canadien, pas à réduire la distance avec lui. Exemple pictural : La Mort du général Wolfe (Benjamin West, 1770).
- L'authenticité répressive (Wolfe 2000 ; Rowland 2004, p. 8)
- On confie aux colonisés la tâche impossible d'incarner les stéréotypes produits sur eux par la culture coloniale. Opposer une « authenticité autochtone » à la société blanche stigmatise ceux qui vivent entre les deux. C'est le piège de l'authenticité de la semaine 2.
- Le sanguinaire, ou le « mauvais Indien »
- Les manuels décrivent en détail la cruauté autochtone et la placent hors du système moral canadien. « Sans la violence du "mauvais Indien", point de héros ni de martyrs. Et sans héros, point de nation » (Larochelle 2021, p. 185). Exemple contemporain : les Na'vi « maléfiques » d'Avatar (VanGilder 2025).
- Le « sauvage » corrompu, ou l'Indien de casino (LaCroix 2011)
- Le contact avec la société coloniale l'aurait corrompu. On l'accuse d'exploiter sa culture pour le profit, d'être dirigé par des chefs intrigants et de ne pas être « vraiment » autochtone. Exemple : Family Guy (1999).
- L'« alternative vivante » (Germond-Duret 2015)
- Les Autochtones sont présentés comme modèles de durabilité, opposés à l'économie mondiale (comme dans Avatar : la voie de l'eau). Cela sur-simplifie, impose un fardeau d'authenticité et peut justifier l'exclusion économique.
- Préserver et encadrer l'autochtonie
- Les élèves autochtones sont vus comme des apprenants unidimensionnels, et seules les expressions « sûres » de la culture (arts et artisanat) sont admises, pour la consommation des colons. On retrouve la « zone de sécurité » de Lomawaima & McCarty.
Le contact colonial comme histoire d'amour
Le trope de Pocahontas présente les femmes autochtones, et à travers elles la terre, comme accueillantes à la pénétration coloniale masculine. Le récit de la « princesse indienne amoureuse » (PIA) a sept éléments : (1) un rang social élevé ; (2) elle fournit des savoirs locaux au colonisateur ; (3) une romance avec lui ; (4) elle le sauve ou l'aide contre son propre peuple ; (5) elle se convertit ou s'assimile ; (6) elle donne naissance à un enfant métis ; (7) elle meurt jeune. Le conte vient de Kristina Downs (2017) : c'est la version américanisée d'un conte médiéval européen, « La princesse musulmane amoureuse », qui présentait déjà le contact culturel comme une romance entre un homme européen et une femme exotique. Les récits diffèrent selon l'idéologie du contact propre à chaque narration et selon la position du narrateur et du public. La séance de révision en a fait un exemple type de question : voir POL-06b.
- Pocahontas, « vierge et Lolita » : pure, innocente mais accueillante, elle est la métaphore de la terre non colonisée. En trahissant son peuple par amour, elle affirme la supériorité sexuelle blanche. Les réécritures autochtones racontent plutôt un viol : une femme arrachée aux siens.
- La Malinche : l'« Ève » du Mexique post-révolutionnaire, diabolisée comme traîtresse, tour à tour passive et tentatrice, toujours dangereuse. Les écrivaines féministes la recentrent comme actrice.
- Sacagawea : un récit façonné par la Destinée manifeste. Elle n'a pas à être vierge mais doit être une compagne convenable, et la romance met en scène l'homme blanc s'appropriant ce qui « devait » lui revenir.
- La « jeune fille de celluloïd » (Marubbio 2006) : elle aide ou aime le colon, puis meurt de ce choix. Sa mort symbolise la disparition des peuples autochtones et le remplacement de leurs traditions par le « progrès ».
- Réécritures à discuter : Avatar (2009), où la femme est agente d'acculturation, et 1883 (2021), où l'homme autochtone est désirable et où la colonisatrice passe à la culture comanche. Remettent-elles en cause l'ordre colonial ?
- Thanadelthur (environ 1697-1717), interprète et négociatrice dénée (tchipewyane) entre Cris, Dénés et la Compagnie de la Baie d'Hudson. Le tableau de 1952 commandé par la CBH la montre vêtue modestement, les bras ouverts. Quelle idéologie du contact ce récit d'interprète et de diplomate favorise-t-il ? Celle d'un contact consenti et commercialement utile.
- La dichotomie princesse/squaw (Rayna Green 1975 ; Downs 2017, p. 61)
- La princesse est noble et chaste, et ses amours avec des Blancs sont rarement consommées : elle est « élevée » au-dessus des autres Autochtones. La « squaw » est hypersexualisée, dangereuse et vicieuse, ce qui renforce l'infériorité du groupe. Le stéréotype de la squaw nourrit l'idée que la femme autochtone, comme la terre, serait vulnérable au viol et « appellerait » la présence blanche masculine.
- Les « mauvaises femmes » brisent le silence (Val-d'Or)
- En 2015, un reportage d'Enquête (Radio-Canada) recueille les dénonciations de femmes autochtones visant des policiers de la Sûreté du Québec : abus sexuels, intimidation. En 2016, 42 policiers (sur 160) intentent une poursuite en diffamation, alors qu'aucun n'est nommé. En 2025, le juge Babak Barin (Cour supérieure) rejette la poursuite et juge le travail journalistique « colossal », « consciencieux, rigoureux et sérieux ». Cette affaire mène à la Commission Viens (POL-08).
Une « race en voie de disparition »
- Wolfe (2001) : contrairement aux Noirs, les Autochtones sont racisés comme assimilables. Pour les Noirs, la « règle d'une goutte » (Plessy v. Ferguson, 1896) augmente la population racisée, utile comme main-d'œuvre. Pour les Autochtones, les quotas de sang font du métissage un chemin vers l'assimilation : la population autochtone diminue sur le papier, et la terre se libère. Le travail sert de médiateur dans le rapport aux Noirs, la terre dans le rapport aux Autochtones. C'est la logique de l'élimination appliquée à la définition même de l'identité.
- Le fantasme de l'autogénocide (Patrick Brantlinger 2003, p. 3) : l'idée que les Autochtones disparaissent d'eux-mêmes, par une sorte de « suicide racial ». C'est une manière de blâmer la victime qui, depuis trois siècles, masque le caractère génocidaire de la conquête et permet d'échapper à la responsabilité.
- Un exemple : Sherene Razack, Dying from Improvement (2015). Les enquêtes du coroner sur des morts autochtones en détention racontent toujours l'histoire de l'« Indien au seuil de la mort » : le foie, la maladie mentale, l'alcool, une mystérieuse incapacité à s'adapter à la modernité. Le droit a ainsi un caractère pédagogique : il enseigne le récit de la disparition. Autre exemple : Rassembler nos forces (2000) sur le diabète, où le problème est cadré comme une question de « style de vie ».
Questions de révision (semaine 5)
Quelles sont les critiques du mythe du bon sauvage ? Qu'est-ce que le conte de la princesse indienne amoureuse, et qui a développé ce concept ? Qu'est-ce que le fantasme de l'autogénocide, qui l'a développé (Brantlinger), et quel en est un exemple (Razack, enquêtes du coroner) ?
Pistes de projet de recherche proposées : analyser la représentation des peuples autochtones dans une série, un film ou un roman, ou dans les médias d'information, à l'aide des concepts du cours.
Lecture discutée en semaine 5
Larochelle (2021) : L'école du racisme. La construction de l'altérité québécoise (1830-1915), ch. 4 « L'Indien : domination, effacement et appropriation »
PUM, p. 159-216 (obligatoire) · ch. 1, « Les théories de l'altérité », p. 23-49 (optionnel) · corpus : manuels, cahiers et pièces de théâtre scolaires
Thèse. L'« Indien » est l'Autre par excellence de l'école canadienne-française du XIXe siècle. L'école en fait un objet ethnographique, le place hors de l'histoire et le fait disparaître de la géographie du présent (le mythe de la race mourante). Elle en fait le repoussoir violent qui fabrique les héros nationaux, puis laisse les enfants blancs s'approprier sa voix en jouant à l'Indien. Effacer l'Autochtone réel et s'approprier un Indien fantasmé relèvent de la même intention coloniale. L'histoire scolaire québécoise est donc une histoire coloniale avant d'être une histoire nationale.
- Une figure omniprésente dès la petite école, par les cours de langue et d'histoire. Les procédés : qualificatifs essentialisants (« pauvres enfants des bois », « barbares »), attention au corps, généralisations à tous les peuples des Amériques. Mon premier livre (1900), premier manuel gratuit de la province, les décrit comme des barbares ignorant Dieu.
- L'éloge reste colonial : le « noble primitif » est vanté puis démoli. C'est l'exceptionnalisation (LaRocque) : un individu « civilisé » présenté comme exception confirme la règle, et préfigure la logique des pensionnats.
- Hors de l'histoire : l'ethnographie forme une parenthèse dans le récit (entre Cartier et Champlain), facultative. Les Autochtones ne sont pas relégués dans la préhistoire, ils sont placés hors de l'histoire, et leur immobilité fait ressortir le « progrès » de la nation.
- Effacés de la géographie : réduits à des « restes » et « débris », comptés avec d'autres minorités, absents du Montréal cosmopolite (1915). Leur disparition est présentée comme fatale, voire de leur faute. Larochelle parle d'élégie proleptique et de fantasme de l'autogénocide, d'après Brantlinger.
- Le critère décisif de l'essentialisation : les manuels qualifient les actions des Anglais, mais l'être des Indiens. « Les Anglais ne sont pas essentiellement perfides et cruels, ils ont agi avec perfidie et cruauté » (p. 176). L'Anglais est un rival ; seul l'Indien est un Autre.
- La légitimité territoriale enseignée : victoires militaires, mission civilisatrice, mythe du sol vierge, Indien « paresseux » qui ne cultive pas, et l'argument du « sang versé » qui donnerait droit à la terre. C'est la terra nullius en version scolaire.
- Deux violences, deux récits : la violence autochtone (Brébeuf, le scalp, Lachine) est détaillée et placée hors de la morale, comme animale ou démoniaque. La violence française est brève et absoute d'avance (Dollard, l'arquebuse de Champlain). « Sans la violence du "mauvais Indien", point de héros ni de martyrs. Et sans héros, point de nation » (p. 185).
- Le culte des héros, genré : Champlain, Dollard, Madeleine de Verchères (premier prix du concours de La Patrie, 1908, et seule héroïne).
- L'appropriation : élégies, « chants de guerre » récités et pièces de théâtre (Coaïna, 1869 ; Donnacona, 1881 ; Dollard, 1899-1900) font parler l'Indien. C'est une ventriloquie : l'« authentique » Indien est joué par un élève blanc. On joue à l'Indien au moment même où l'État veut « tuer l'Indien dans l'enfant ».
Concepts : altérité narrative (on apprend l'Autre par le récit) ; essentialisation (qualifier l'être et non les actes) ; exceptionnalisation ; race mourante et élégie proleptique ; autogénocide ; « Indien imaginaire » (Daniel Francis), que Larochelle pluralise en persona ; appropriation et « jouer à l'Indien » (Deloria) ; agnosie coloniale, l'incapacité de l'historiographie québécoise à voir le colonial. Du ch. 1 : l'altérité extérieure (le sauvage, le racisé) « rassure » et soude la communauté ; « l'altérité advient par la connaissance » (p. 28) ; « l'histoire est récit de Soi et la géographie science des Autres » (Langevin, 1868).
Citation-clé : pour utiliser l'Indien fictif, « il faut parallèlement présumer l'inévitable disparition de l'Indien réel » (p. 160).
Liens : c'est l'Autochtone inventé (Dabin) démonté pièce par pièce. Effacer et s'approprier, c'est la logique d'élimination de Wolfe dans les deux sens, négatif et positif. Le « bon sauvage », le « mauvais Indien » et le « sauveur blanc » viennent de la semaine 5, et le récit des « habitants » sans souveraineté se retrouve dans le préambule de la CBJNQ. Limites : le corpus est surtout élitaire (couvents, collèges), la réception par les élèves est inférée, et les voix autochtones restent hors champ.
Testez-vous
Répondez à voix haute ou par écrit avant d'ouvrir la réponse : c'est le rappel actif que recommande le professeur.
Quelles sont les critiques du mythe du bon sauvage ?
Selon Rowland (2004) : les peuples sont figés dans le passé, ne contribuent pas à l'histoire, l'histoire est inexacte, les cultures non autochtones sont réifiées, et c'est un cliché contre-productif pour la politique climatique.
Qu'est-ce que le fantasme de l'autogénocide ? Qui l'a développé ? Un exemple ?
L'idée que les Autochtones disparaissent d'eux-mêmes, une façon de blâmer la victime qui masque le caractère génocidaire de la colonisation. Il a été développé par Patrick Brantlinger (2003). Exemple : les enquêtes du coroner analysées par Razack dans Dying from Improvement (2015).
Quels sont les éléments du récit de la « princesse indienne amoureuse » ?
Rang social élevé ; savoirs fournis au colonisateur ; romance ; sauvetage du colonisateur contre son peuple ; conversion ou assimilation ; enfant métis ; mort prématurée.
Selon Larochelle, quel est le critère de l'essentialisation dans les manuels ?
On qualifie les actions des Anglais (ils ont agi avec perfidie), mais l'être des Indiens (ils sont cruels). Seul l'Indien est un Autre absolu.
Pourquoi le « mauvais Indien » est-il nécessaire au récit national ?
« Sans la violence du «mauvais Indien», point de héros ni de martyrs. Et sans héros, point de nation » (Larochelle, p. 185). Sa violence est placée hors de la morale, alors que celle des Français est absoute d'avance.
Qu'est-ce que l'authenticité répressive ?
Exiger des colonisés qu'ils incarnent les stéréotypes que la culture coloniale a produits sur eux. Cela stigmatise et invalide ceux qui vivent entre les deux mondes (Wolfe ; Rowland 2004, p. 8).